La fée Mélusine
Avant de parler de la célèbre fée Mélusine en elle-même et de ses attributs, il est bon de convoquer à nouveau les ancêtres de manière à mieux comprendre ce conte. L’histoire des amours d'un mortel et d'une femme surnaturelle domine aussi bien le roman médiéval que le conte merveilleux. Mélusine et sa famille en sont une des preuves. Ce récit apparaît dans la littérature latine du Moyen Âge dès la fin du XII° siècle chez des clercs férus de folklore, mais il s'épanouit surtout dans la légende de Mélusine, ancêtre féerique de la famille de Lusignan, dont l'histoire est contée dans les deux romans de Jean d'Arras (1392) et Coudrette (vers 1401).
Le roi Elmas d'Albanie (c'est-à-dire d'Écosse) a épousé une belle inconnue rencontrée dans la forêt, Présine, contre la promesse de ne jamais la voir pendant ses couches. Il a trahi son serment et Présine regagne l'île d'Avalon (l'Autre Monde celtique) avec ses trois filles nouvelle-nées, Mélusine, Mélior et Palestine. En grandissant, les trois soeurs apprennent la faute de leur père et, pour le châtier, l'enferment au cœur de la montagne de Brumbloremmlion (dans le Northumberland). Elles sont punies à leur tour par leur mère. Mélusine se transforme tous les samedis en serpente de la taille aux pieds et ne pourra échapper à la malédiction que si un homme accepte de l'épouser sans jamais chercher à la voir le samedi. Mélior devra garder un épervier merveilleux dans un château d'Arménie. Palestine sera enfermée dans le mont Canigou, en Aragon, avec le trésor de son père, jusqu'à la venue du chevalier de son lignage qui la libérera et utilisera le trésor pour la délivrance de la Terre Sainte. Apparaît alors Raymondin, fils cadet du comte de Forez. qui vit à la cour de son oncle, le comte Aymeri de Poitiers.
Au Cours d'une chasse au sanglier, il tue accidentellement son oncle. Or celui ci, savant astrologue, avait lu dans les étoiles que le vassal qui tuerait ce soir-là son suzerain était destiné à fonder le plus glorieux des lignages. La prophétie se réalise. Raymondin, qui erre, désespéré, dans la forêt de Colombiers, rencontre à la fontaine de Soif-Jolie, une belle inconnue qui lui offre sa main et une prospérité, éclatante aussi longtemps qu'il respectera un interdit : jamais il ne devra chercher à la voir le samedi. Raymondin s'empresse d'accepter l'offre et devient bientôt le plus puissant seigneur du Poitou, le maître de la forteresse de Lusignan (et d'autres châteaux élevés par la fée) et le père
de dix fils, presque tous affligés d'une marque qui signe leur appartenance à l'Autre Monde.
Malgré cette prospérité insolente, Raymondin transgresse l'interdit. Persuadé par son frère que Mélusine utilise sa retraite du samedi pour le tromper, il creuse un trou dans la muraille et surprend le secret de la serpente. Il garde d'abord le silence et la fée feint de ne rien savoir. Mais en apprenant que Geoffroy la Grand-Dent a mis le feu à l'abbaye de Maillezais, provoquant la mort de cent moines et de son propre frère Fromont, qu'il voulait arracher à la vie monastique, il ne peut s'empêcher de maudire son épouse, qu'il traite publiquement de "très fausse serpente". Mélusine, rejetée dans l'Autre Monde, s'envole sous sa forme animale et vient s'abattre sur la tour poitevine du château de Lusignan, où elle disparaît. Mais elle se montre encore dans le château quand celui-ci doit changer de maître.
Mélusine est donc le modèle par excellence de l'être surnaturel qui s'éprend d'un être humain, l'épouse et qui impose le respect d'un interdit. Il regagne l'Autre Monde après la transgression du pacte, laissant une descendance. Ainsi, ce type de récit qui reproduit le schéma précédemment décrit est souvent qualifié de "mélusien.








